dimanche 24 mars 2013

Albert Poisson, alchimiste et martiniste



Qui se souvient d’Albert Poisson (1869 -1894) ? Et pourtant, ce tout jeune compagnon de Papus à la Belle époque collabora à l’Initiation sous le nomen de Philophotes, entra dans l’Ordre martiniste et dans l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, et s’intéressa à l’alchimie qu’il a lui-même pratiquée au laboratoire. Il rêva aussi d’une Société hermétique, qui aurait rassemblé les alchimistes pratiquants. Emporté en pleine jeunesse, le 27 juin 1894, à l’âge de 25 ans, il aura tout de même le temps de publier quelques livres : Cinq traités d’alchimie des plus grands philosophes (Chacornac, 1890), Théories et symboles des alchimistes (Chacornac, 1891; nouv. éd., Editions Traditionnelles, 1981 ; Editions Massanne, 2012), Nicolas Flamel, sa vie, ses fondations, ses œuvres (Chacornac, 1893 ; nouv. éd., Gutenberg reprints, 1981). Il faut y ajouter un ouvrage posthume : en 1900, l’ami Marc Haven rassemblera « treize lettres inédites » d’Albert Poisson publiées sous le titre : L’initiation alchimique. Pratique du Grand Œuvre, aux Editions de l’Initiation. 

Albert Poisson, alchimiste et martiniste. L’aymant de Lumière (Editions de la Pierre philosophale, 2013), sous la signature de Nicodème, offre dans sa globalité une bonne approche du personnage. Ce n’est pas à proprement parler une biographie d’Albert Poisson, mais plutôt un descriptif de ses œuvres qu’il contribuera très certainement à mieux faire connaître. L’auteur, qui ne cache pas son admiration pour « ce passionné et ce travailleur infatigable »,  a ainsi exploré maintes sources imprimées, à commencer par les ouvrages de Poisson et ses contributions aux revues l’Initiation ou Le Voile d’Isis, mais aussi des manuscrits inédits, notamment les lettres publiées par Marc Haven dont on découvrira en annexe la transcription intégrale.

On regrettera cependant que les sources des nombreuses citations ne soient pratiquement jamais indiquées, au point que l’on ne sait pas toujours s’il s’agit de textes publiés ou de documents inédits. Quant à ces derniers, il eut été utile d’en indiquer l’origine, qu’il s’agisse d’archives publiques ou privées. 

Les points forts de l’ouvrage sont incontestablement sa riche documentation iconographique, son exploitation de maintes sources imprimées et manuscrites et, à ce qu’il semble, du journal de Poisson. La mise en lumière des théories et des pratiques alchimiques de Poisson devrait également intéresser les amateurs de l’art d’Hermès.

S. C.

dimanche 17 mars 2013

Quatre nouveaux traités sur les rose-croix



Fred MacParthy poursuit la publication de textes rares de la tradition alchimique et rosicrucienne de la « collectanea rosicruciana » des Editions Sesheta, qui s’enrichit régulièrement de nouveaux titres. Saluons une fois encore la parution de quatre nouveaux volumes.

La première édition imprimée des Epîtres d’Ali Puli – Centrum naturae concentratum (le centre de la nature concentré, c’est-à-dire la pierre philosophale), précise Fred MacParthy, remonte à 1682. La présente édition de ce classique de l’alchimie, sur l’édition anglaise de 1951, a été réalisée à partir d’un manuscrit hollandais de 1735, dont le présent éditeur a fort heureusement conservé l’introduction de J. W. Hamilton-Jones.

La Véritable et Parfaite Préparation de la Pierre Philosophale enseignée à un amy par un chevalier rose-croix, est un texte anonyme, daté de 1642, publié à Breslau, en 1710 par Samuel Richter sous son pseudonyme « Sincerus Renatus ». Auteurs de nombreux ouvrages, qui influenceront l’Ordre des Rose-Croix d’Or d’ancien système, Richter s’est défendu, à raison sans doute, d’être l’auteur de ce petit ouvrage, dont on connait un manuscrit daté de 1642. C’est ce dernier manuscrit qui est ici publié pour la première fois.

         Le Miroir de la Sagesse des rose-croix a été publié par un certain Théophile Schweighardt quatre ans seulement après la Fama Fraternitatis, trois ans après la Confessio Fraternitatis et deux ans après les Noces Chymiques de Valentin Andrea. Issu de l’université de Tübingen, mathématicien, astronome, médecin personnel de Philippe III, son auteur, Daniel Mögling (1596-1635), fut proche d’Andrea. L’ancienneté de cet écrit, contemporain des manifestes fondateurs de la Rose-Croix, le rend exceptionnel.

         Exceptionnels aussi, tant par leur ancienneté que leur contenu, les Cent emblèmes sacrés ou emblèmes rosicruciens de la société de Jésus de la vraie Rose-Croix, édités à différentes époques, depuis 1617, par un théologien réformé du nom de Daniel Cramer (1568-1637). La présente édition a été établie sur celle de 1674. Ces textes et ces images, vieux de quatre siècles, ne semblent avoir rien perdu de leur actualité puisque, précise l’introduction, « ces emblèmes servent encore de nos jours, non seulement de sujet de méditation, mais aussi de focale pour la retraite de 40 jours servant à préparer l’invocation de Daemon supérieur, ou saint Ange gardien, dans certaines Fraternités Rosi-Cruciennes ».

S. C.

dimanche 10 mars 2013

Hynmaire au roi caché



A en croire Alexandre Saint-Yves d’Alveydre, des peuples ont leur Mission, tels le peuple juif (Mission des Juifs, 1884), l'Inde (Mission de l'Inde, 1886), etc. Si Saint-Yves n’a rien dit du Portugal, le sébastianisme témoigne bel et bien d’une « Mission du Portugal » illustrée par Lima de Freitas, Gilbert Durand, et, avant tout, Fernando Pessoa. 

« Le Sébastianisme peut en effet être appréhendé comme une géographie sacrée, une psychologie des profondeurs particulièrement originale, un mythologisme générateur de changement pour l’individu, pour le Portugal et enfin pour le monde, la révélation d’une Mission portugaise, une philosophie de la langue portugaise ou encore comme une voie d’éveil », écrit Rémi Boyer dans ce petit livre composite, en portugais et en français, qui constitue un Hymnaire au roi caché (préface de Jorge de Matos, illustrations Carlos Barahona Possollo et Françoise Pelherbe, co-édition Zefiro, Arcano Zero et Rafael de Surtis, 2013).

         Le mythe fondateur du roi caché constitue selon Rémi Boyer l’un des trois piliers du sébastianisme, avec le mythe du Cinquième Empire et le culte du Saint-Esprit.

         Le « roi caché », c’est Don Sébastien, roi du Portugal officiellement disparu à la bataille de Alcacer-Quibir, le 4 août 1578, mais qui, selon certains aurait survécu. Car non seulement le cadavre, présenté comme celui du roi, trois jours après la bataille, n’a jamais été identifié formellement par certains de ses proches, mais la dépouille ne fut transférée au Portugal que quatre ans plus tard, rendant toute identification impossible. D’aucuns prétendent que la libération du roi, prisonnier au Maroc, avait fait l’objet de négociations avec ses successeurs sur le trône du Portugal, Philippe II et Philippe III. Ce qui est certain, c’est que, vingt ans plus tard, en 1798, un énigmatique « chevalier de la croix », emprisonné à Venise à la demande de l’ambassadeur d’Espagne, prétendit, y compris sous la torture, être le roi Sébastien. Remis en liberté tant les indices et les témoignages semblaient confirmer ses dires, le « chevalier de la croix » disparut à nouveau et aurait été inhumé à Limoges où sa tombe supposée a été découverte au XIXe siècle.

Maria Luisa Martins da Cunha synthétise ici les éléments historiques de l’énigme, dont certains sont en effet troublants. Quant aux dix-sept hymnes opératifs de  Rémi Boyer, ils posent la dimension mystérique et poétique du mythe et de quelques autres mythes lusitaniens, établissant le sébastianisme comme voie initiatique.

S. C.

dimanche 3 mars 2013

Les Cahiers de l'ailleurs n° 2



Les Cahiers de l’ailleurs, lancés en 2012 par Dominique Dubois, suivent leur chemin. En quelque 140 pages, ce deuxième numéro (mars 2013) nous invite à ouvrir quelques nouvelles fenêtres sur l’ailleurs. Réflexion métaphysique et recherche historique s’y côtoient pour notre bonheur. Comment pourrait-on d’ailleurs les dissocier ? Il advient cependant que cette réflexion et cette recherche soient de nos jours, ici ou là, approximatives ou tendancieuses. Or, l'équipe des Cahiers de l'ailleurs échappe fort heureusement à ce travers et nous invite, par conséquent, à penser droit.

Au sommaire de ce numéro 2, j’ai notamment retenu « Le symbole de la Rose-Croix au sein de l’OKRC, d’après un manuscrit de Stanislas de Guaita », sous la plume de mon ami Steeve Fayadas qui examine ainsi un élément essentiel de la préhistoire de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, fondé en 1888 par Guaita et les siens ; « Le voyage initiatique chez François Rabelais », par Rémi Boyer ; « Libres Etudes (1909-1910) – La revue d’Edmond Bailly », par Denis Andro, qui tire ainsi de l’ombre un « éditeur au carrefour du symbolisme et de l’ésotérisme » ; « Le gothique alchimique (deuxième partie) », par Walter Grosse, etc. 

Dominique Dubois a également pris de risque d’introduire dans sa revue un « chapitre de la poésie » et il a eu raison ! Nous y découvrons donc avec joie des textes de Xavier Cuvelier-Roy et de Marc de Moulin. La « page des livres anciens, des dédicaces et des ex-libris » nous livre, comme nous en avons désormais pris l’habitude, quelques belles trouvailles. Sans oublier les rubriques : « les livres », « les revues et les collections » et « la rubrique des événements ».

On peut se procurer la revue à l'adresse du site des Cahiers de l'ailleurs ou auprès du Colporteur du livre. Et vivement le prochain numéro !

S. C.
 

dimanche 17 février 2013

De Vulcain solaire à Fulcanelli





Avec De Vulcain Solaire à Fulcanelli (Editions La PierrePhilosophale, 2012) : encore du nouveau sur l’affaire Fulcanelli ! Cette affaire semble désormais tourner essentiellement (on le sait depuis le Fulcanelli dévoilé de Geneviève Dubois) autour des personnages d’Eugène Canseliet, Jean-Julien Champagne, Pierre Dujols et René Schwaller de Lubicz. Mais voici qu’un nouveau venu, Paul Decoeur (1839-1923), s’est invité dans l’enquête, depuis que Walter Grosse l’a tiré de l’ombre, en 2009, au terme d’une enquête hors du commun. Ce polytechnicien français correspond en effet en tous points aux détails donnés ici et là par Eugène Canseliet, dont Filostène reprend ici méthodiquement le témoignage, en particulier dans son entretien sur l’alchimie avec Robert Amadou, publié sous le titre Le Feu du Soleil, en 1978. 

Qu’il nous soit permis d’ouvrir ici une parenthèse : en dépit des déclarations de Canseliet lui-même, ses propos tenus dans Le Feu du Soleil n’ont pas été « déformés peu ou prou » ; ils sont absolument fidèles aux dires de Canseliet, qui, du reste, corrigea les épreuves du livre, comme le stipulait son contrat de co-auteur. Et, d’ailleurs, la Justice confirma l’exactitude de la totalité de ses propos, après avoir entendu les enregistrements sonores de l'entretien. Fermons la parenthèse. 

Le témoignage essentiel de Canseliet, dont Filostène rassemble ici les principales déclarations, l'auteur le confronte notamment aux éléments produits jadis par Robert Ambelain (pour qui Fulcanelli n’était autre que Jean-Julien Champagne) et par Geneviève Dubois. Il revient aussi sur les singuliers Voyages en kaléidoscope d’Irène Hillel-Erlanger (1877-1920). 

Chemin faisant, d’autres personnages font leur apparition comme Paul Gabriel Hautefeuille (1836-1902), les Lesseps, etc. Quant à Pierre Curie, Filostène rappelle la conviction de Canseliet pour qui le physicien cherchait la pierre philosophale, un point que Jacques Bergier, je le rappelle, a contesté jadis. 

Mais les pièces maîtresses de ce nouveau livre sont assurément les deux lettres de Pierre Dujols reproduites en fac-similé, l’une à Raymond Roussel, en 1906, l’autre à son ami Paul Decoeur, en 1911. Ces deux lettres, pleines de renseignements inédits, ouvrent de nouvelles pistes et confirment, à ce qu’il semble, « l’hypothèse Decoeur ». De Paul Decoeur et d’un projet littéraire autour des mystères alchimiques des cathédrales, il est d’ailleurs question dans la première lettre, tandis que la seconde semble bien confirmer l’adeptat de celui qui était alors connu d’un cercle restreint comme « Vulcain solaire », dont le portrait s’affine, grâce à ce nouveau livre de Filostène.
 S. C.