mardi 13 décembre 2011

Louis Cattiaux et René Guénon


On ne présente pas René Guénon, mais qui connait Louis Cattiaux (1904-1953) ? Leur correspondance, échangée entre 1947 et 1950, aujourd'hui publiée sous le titre Paris Le Caire (Editions du Miroir d’Isis, 2011), aidera à entrer dans l’intimité des deux hommes. L’âge aidant (il mourra en 1951), Guénon s’y montre souvent plus humain et moins distant qu’avec d’autres correspondants et il n’en est que plus touchant. Cattiaux, quant à lui, s’y livre sans crainte, dans l’espoir d’une introduction du maître du Caire à son Message retrouvé, dont celui-ci avait publié dans les Etudes Traditionnelles un compte rendu exceptionnellement bienveillant.
         L’étrange livre inspiré de Cattiaux, maintes fois refusé par des éditeurs, partiellement publié à compte d’auteur, en 1946, ne paraîtra qu’en 1956, chez Denoël, trois ans après la mort de l’auteur. Il est aujourd’hui disponible au format de poche et dans les œuvres complètes de Louis Cattiaux, publiées sous le titre Art et hermétisme, aux Editions Beya.
Cette correspondance avec Guénon témoigne des difficultés rencontrées par Cattiaux, de sa vie toute simple (qui, de Paris, le rapproche de Guénon au Caire), de son œuvre picturale et de sa quête alchimique. Les deux hommes se rejoignent dans la condamnation de la modernité, des philosophes « par la Sorbonne » ou de l’état du monde. Mais Cattiaux est avant tout un philosophe « par le feu », un des grands alchimistes du XXe siècle chez qui l’initiation se réalise à travers l’intuition poétique et l’art hermétique, dans sa forme picturale (voyez sa Physique et Métaphysique de la peinture) et dans l’œuvre alchimique. Entre le poète de Paris à la recherche de l'Absolu et l’intellectuel du Caire, la distance géographique se double parfois d’une distance philosophique.
         En 1977, des disciples et des amis belges de Cattiaux entourant Emmanuel d’Hooghvorst ont fondé la revue Le Fil d’Ariane. Ecriture et Tradition où me fit entrer jadis mon ami Jean-Marie d’Ansembourg, qui en a longtemps été le maître d’œuvre. Depuis 2002, l’esprit du Fil d’Ariane se retrouve dans l’excellente revue Le Miroir d’Isisécrite « par des lecteurs libres et orientés » s’adressant à « des lecteurs orientés et libres », qui maintient tout ensemble l’héritage de Cattiaux et celui d’Emmanuel d’Hooghvorst, qui a rejoint Cattiaux en 1999.
         Louis Cattiaux le méconnu est assurément à connaître. Cette correspondance devrait y contribuer excellemment.


S. C.

mercredi 7 décembre 2011

Historia occultae n° 4


Le quatrème numéro d’Historia occultae, revue annuelle des sciences ésotériques, vient de paraître. Ce gros volume de 230 pages propose notamment une étude très intéressante de Béatrice Descamps sur le romancier « Gustav Meyrink et l’Occultisme », suivie du «Thème succinct de Gustav Meyrink par les degrés Monomères», sous la signature de Deneb Adige. Dominique Dubois nous présente les « Mainteneurs du Parler d’Oc dans les annales de l’occultisme et de l’ésotérisme au 19ème et 20ème siècle ». Rémi Boyer nous invite à la rencontre de la « Femme, Muse, Initiatrice. Introduction à une métaphysique du sexe ». Denis Andro apporte du neuf sur l’histoire du mouvement théosophique français, en analysant « Les lettres de Louis Dramard à Camille Lemaître. Un aspect de l’histoire théosophique en France ». 

 Espérons que l'article très attendu de Walter Grosse sur "Fulcanelli et la Société des Gens de Lettres", absent de ce numéro où il avait été annoncé, paraisse un jour prochain. Nul doute qu'il devrait apporter son lot de découvertes, comme l'auteur nous y a habitués.

En revanche, j’avoue ne pas suivre le fil de l’article de Brice Michel « De la Lumière ambelinienne, en vue de la défense d’un homme et d’un groupe », qui répond à un article du précédent numéro. L’auteur prend la défense de Robert Ambelain et c’est tant mieux. Mais en quoi le défend-il ?

Enfin, « la page des dédicaces et des ex-libris » nous ouvre charitablement de belles bibliothèques. Serait-ce pour la première et la dernière fois ? Car Dominique Dubois vient de quitter la direction de la revue qu’il a fondée, qui lui doit tout et dont il aura servi la cause avec un désintéressement et un dévouement exemplaires depuis quatre ans. Merci l’ami et à bientôt sans doute pour d'autres publications.

S. C.


mardi 22 novembre 2011

Hommage à Marcel Jousse



A l’école de Pierre Janet, de sa mère sarthoise et du Rabbi Yeshoua de Nazareth, Marcel Jousse (1886-1961), initiateur d’une anthropologie du geste et du rythme, reste méconnu, malgré une œuvre aux champs d’horizon immenses. Jousse enseigna notamment à la Sorbonne, à l’Ecole des Hautes Etudes et à l’Ecole d’anthropologie de Paris

En étudiant le rapport essentiel du geste et du rythme avec les mécanismes de la connaissance et de la mémoire, sur la base de sa propre expérience et de l’étude des milieux de style corporel-manuel et de style oral, Jousse a cherché à opérer une synthèse entre des disciplines aussi diverses que la psychologie, la linguistique, l’ethnologie, la psychiatrie, les sciences religieuses et exégétiques ou la pédagogie profane et sacrée. Il a ouvert des voies nouvelles dans les domaines de la pédagogie de l’enfant, du langage et plus généralement du développement cognitif et corporel de l’homme, considéré dans sa globalité, comme « composé humain ». Ses découvertes sur le milieu palestinien où enseigna le Rabbi Yeshoua de Nazareth ont révolutionné notre approche des Evangiles.
 
Un grand colloque « À la recherche de l'homme vivant, chercheurs, praticiens et artistes autour de l'anthropologie linguistique de Marcel Jousse » s’est tenu à Lyon, en septembre-octobre derniers. Les vidéos des deux premières journées en sont désormais accessibles en ligne sur le site de l’Université Lyon 3. Les vidéos des deux journées suivantes ne devraient pas tarder d’être accessibles, dans l’attente de la publication intégrale des actes du colloque. 

D'ores et déjà, le vingt-cinquième numéro de la revue anthropologique Nunc consacre à Marcel Jousse un gros dossier, dirigé par Edgard Sienaert, Rémy Guérinel et Franck Damour, qui constitue une excellente introduction à son œuvre. 

 

A l’occasion de cette publication, les Editions de Corlevour organisent une soirée « Marcel Jousse. Pour une anthropologie autre », à l'Espace Georges Bernanos, à Paris, le mardi 6 décembre 2011, de 19h00 à 21h00. Le comédien Gérard Rouzier y donnera le « re-jeu » du premier cours de Marcel Jousse à l'Ecole d'anthropologie de Paris, en 1932. Une table ronde permettra ensuite un dialogue avec le public. 

 

Rappelons que l’essentiel de l’œuvre publiée de Jousse reste accessible, sous la forme d’un gros volume : L’anthropologie du geste (Gallimard, 2008). Depuis 2004, les cours oraux inédits de Marcel Jousse, sténotypés sur le vif à l'époque, puis dactylographiés (20 000 pages), sont également disponibles au format PDF, sur Cédéroms, auprès de l'Association Marcel Jousse. 


S. C.

mercredi 9 novembre 2011

La Symbolique des outils dans l'Art royal


 Du schéma d’une « tetractys alchimique », attribuée aux rose-croix d’Orient, qu’il utilisa comme une grille initiatique, Robert Ambelain a tiré très efficacement l’inspiration propre à la rédaction de son Alchimie spirituelle (1961). Il en avait tiré aussi, pour partie, la matière de sa Kabbale pratique (1951). Le même schéma lui a permis de poser également les bases d’une réflexion très féconde sur la Scala philosophorum ou la Symbolique des outils dans l'art royal (1965) que les Editions Signatura ont eu l’heureuse idée de rééditer

La scala philosophorum, c’est l’échelle des philosophes, qui se gravit en trois, cinq et sept marches, correspondant aux trois grades bleus de la franc-maçonnerie universelle. Analysant l’instrumenta de l’Art royal entendu comme art maçonnique, Robert Ambelain attribue à chacun de ces grades trois outils, auxquels il ajoute d’autres éléments des décors ou des symboles essentiels du maçon : le tablier, les gants, le maillet, le ciseau et le levier pour l’apprenti ; le niveau, la perpendiculaire ou fil à plomb et l’équerre pour le compagnon ; le compas, la règle et la truelle pour le maître maçon. Jouant avec la loi des correspondances, il associe méthodiquement à chacun un certain nombre de valeurs : un vice, une couleur, une forme ascétique, une vertu, une faculté spirituelle, un charisme, un des arts libéraux et un élément du Grand Œuvre alchimique. 

Prenons l’exemple d’un outil et d’un symbole essentiel de la loge et du maçon : l’équerre. Celle-ci a pour correspondances analogiques, parmi les sens, la mémoire ; parmi les vices, l’orgueil ; parmi les couleurs, le rouge ; parmi les formes ascétiques, l’obéissance ; parmi les vertus théologales, la foi ; parmi les facultés spirituelles, le don de l’intelligence ; parmi les charismes, le don de guérison ; parmi les arts libéraux, la rhétorique ; et, enfin, parmi les éléments du Grand Œuvre, le souphre des Philosophes. Et Ambelain d’en donner l’explication, à la lumière des sciences traditionnelles, de sa propre intuition et de son expérience.

Il ne s’agit pas tant de savoir si Robert Ambelain a raison dans ces attributions et ces correspondances, que d’apprécier, une fois de plus, l’efficace de son propos. Car il s’agit surtout, au fond, de transmettre un savoir dont la « tetractys alchimique » offre ici le prétexte, et, à ce jeu, Robert Ambelain excelle. Ce savoir, du reste, dépasse de beaucoup le simple cadre maçonnique dont il propose ici une approche « intellectuelle et morale ». 

Robert Amadou écrivait jadis que ce livre est d’un « vrai maître maçon », et d’ajouter : « que dire d’autre sinon qu’il y a peu de maîtres maçons ? ». Que dire d’autre en effet, sinon d’engager les maçons (et pas seulement ceux de Memphis-Misraïm !) à lire la Scala philosophorum ou la Symbolique des outils dans l'art royal, qui est certainement l’un des livres les plus intelligents jamais écrits sur l’art royal, et que je tiens pour ma part pour l’un des meilleurs de Robert Ambelain.

S. C.

mercredi 2 novembre 2011

Les portes de Shamballah


Une fois n’est pas coutume, saluons une série de… B.D. : « Les portes de Shamballah », dont trois albums ont été publiés à ce jour aux Editions Clair de Lune  : L’Aube dorée (2007), l’Ordo templi orientis (2008), Les Illuminiati (2010), sous la triple signature d’Axel Mazuer, auteur d'un mémoire de maîtrise sur les phénomènes paranormaux, de Cyril Romano, féru de culture tibétaine et des arts d’Asie, et de Pierre Taranzano, qui associe son intérêt pour le paranormal à celui de la SF. 

Sans avoir la moindre compétence pour juger du graphisme ou du scenario, je puis attester que ces trois albums témoignent d’une vraie recherche documentaire, bien plus grande que pourrait le laisser penser les intrigues imaginaires, autour des « supérieurs inconnus » et de l’Agartha. 


Londres, Le Caire, la Chine sont ainsi le théâtre des aventures de Malcolm Mackenzie, un espion du MI 5 féru d’occultisme qui agit sous couverture. Si Mackenzie est un personnage imaginaire (à demi imaginaire, en réalité, car il y a bien eu un Mackenzie dans les cercles d’occultisme de l’époque victorienne), les personnages historiques qu’il côtoie dans les trois albums y sont mis en scène avec un grand sens du réalisme, jusque dans les costumes et les paysages. Même les idéogrammes chinois ont un sens, m’assure-t-on. Au fil des intrigues, surgissent ainsi : Liddell Mathers, William Butler Yeats, Aleister Crowley (mon préféré, pour le coup !), Maud Gonne, Florence Farr, au sein de la Golden Dawn de Mathers, puis de l’OTO de Crowley. 

Des expériences magiques ou psychiques sont empruntées au Traité méthodique de magie pratique de Papus et surtout à l’essai autobiographique de Yeats, Le Frémissement du voile (1922, Le Mercure de France, 1970, pour la traduction française). Et les auteurs ne cachent pas leur admiration pour Le Matin des magiciens de Pauwels et Bergier et les thèmes de l’œuvre de Serge Hutin ou de Jimmy Guieu.

Ces trois albums, qui devraient enchanter les amateurs de l'histoire des sociétés secrètes,  appellent assurément une suite aux aventures de Malcolm Mackenzie, qui semble bien ne pas en avoir fini avec les « supérieurs inconnus » ! 

S. C.

mercredi 26 octobre 2011

Une biographie de Martines de Pasqually

Voilà presque trente ans que Michelle Nahon fouille les archives, particulièrement de la région de Bordeaux, afin d’éclairer notre connaissance de la vie de Martines de Pasqually (1710 ?-1774). Elle a ainsi inventé beaucoup de documents inédits et en a tiré la matière de nombreux articles (la plupart écrits en collaboration avec Maurice Friot), notamment dans le Bulletin annuel de la Société Martinès de Pasqually, fondée à Bordeaux en 1989, que Michelle Nahon préside depuis 1997. Il lui restait à synthétiser ses travaux dans une biographie que nous étions nombreux à attendre. La voici, sous le titre : Martinès de Pasqually. Un énigmatique franc-maçon théurge du XVIIIe siècle, fondateur de l'Ordre des élus coëns (Pascal Galodé, 2011).
Martines de Pasqually échappe pour partie à l’histoire et, par conséquent, pour partie à l’historien. Mais l’intérêt de Michelle Nahon pour le théurge de Bordeaux, et son approche biographique, pour rigoureuse qu’elle soit, dépassent de beaucoup le simple exercice intellectuel, ce qui lui évite de tomber dans le piège de la soi-disant objectivité chères aux instituteurs, sans se départir pour autant de la rigueur indispensable à l’analyse des sources. Comme l’avait fait avant elle Gérard van Rijnberk, voilà soixante dix ans, Michelle Nahon, réussit aujourd'hui à saisir des instants de la vie du théurge de Bordeaux et à éclairer pour notre bonheur un certain nombre d’événements d’une carrière encore bien énigmatique.
Faute de certitude sur l’apparence physique du théurge (mais, jusqu’à preuve du contraire, je continue de croire que le portrait que j’ai inventé pourrait ne pas être apocryphe !), Michelle Nahon nous offre donc de Martines de Pasqually un véritable portrait historique et philosophique.
Quel portrait ? Les origines familiales de Martines, à commencer par son identité, restent toujours obscures. Mais sa carrière militaire, comme officier, le fait sortir de l’ombre. Entre 1762 et 1772, Bordeaux sera sa capitale, après l’échec de Toulouse, et malgré des séjours à Paris et Versailles, pour affaires profanes et initiatiques (avec la Grande Loge de France notamment), que Michelle Nahon remet dans le contexte en les précisant.
A la lumière des témoignages et des documents connus, Martines ne se laisse pas réduire à la caricature du charlatan ou de l’escroc de l’initiation. (Ainsi, en dépit de solides arguments quant à son caractère apocryphe, la question de sa patente maçonnique, ou de celle de son père, n’est certainement pas aussi simple qu’on le dit). Sauf à ne pas savoir lire, le livre de Michelle Nahon contribue excellemment à montrer le vrai visage du maître des élus coëns : celui d’un homme de Dieu, qui, certes, ne fut qu’un homme, ni sorcier, ni magicien, comme il l’écrit lui-même, mais vrai homme de désir soucieux de sa vocation, de sa mission, en bute à ses propres faiblesses, aux tracasseries du monde et aux bassesses de ses frères.
La protection de quelques grands personnages (Richelieu, le prince de Rohan…) n’auront pas suffi à mettre Martines à l’abri des soucis financiers. Son départ pour Saint-Domingue, en 1772, et sa mort loin des siens, en 1774, ne lui auront pas permis non plus de mener à son terme l’œuvre d’une vie vouée à transmettre un très précieux dépôt initiatique. Faute d’avoir pu étendre sa réforme à l’ensemble de la franc-maçonnerie française, en quelques lustres, Martines de Pasqually et ses émules ont pourtant réussi à édifier l’Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l’Univers, fleuron de l’illuminisme.
Le Martinès de Pasqually de Michelle Nahon constitue désormais l’ouvrage de référence pour quiconque s’intéresse au premier maître de Louis-Claude de Saint-Martin, de Jean-Baptiste Willermoz (et de tant d’autres dont l’histoire n’a pas nécessairement retenu le nom), que le très digne théurge de Bordeaux, conformément à sa vocation, a aidés à leur propre initiation.
 
S. C.

jeudi 29 septembre 2011

Cagliostro et les arcanes du rite égyptien


Revendiquant la qualité d’homme libre, noble et voyageur, le comte Alexandre de Cagliostro (1743–1795), martyr de l’initiation mort dans les geôles de l’Inquisition, que je suis bien tenté d’identifier à Guiseppe Balsamo, transmit à ses disciples du Nord « l’éclatante lumière du Midi qui caractérise la pleine connaissance des choses et la communion active avec Dieu ». Cette lumière du pays d’Egypte, d’où provient, leur dit-il, toute initiation, un rite maçonnique la véhicule, dont Cagliostro, son fondateur, fut le grand cophte (lisez grand copte). Les rituels de cette « haute maçonnerie égyptienne », qui a officiellement vu le jour à Lyon, en 1784, ont été publiés par Daniel Nazir (disciple de Marc Haven) d’une part, et par Robert Amadou d’autre part. Maintenu un temps par quelques maçons égyptiens, en France, en Italie et en Egypte, le rite de Cagliostro finira par disparaître au début du XIXe siècle, au moment où naissaient les rites de Misraïm et de Memphis, cousins (jusqu’à preuve du contraire, non pas descendants) de la haute maçonnerie égyptienne. Des rites de Misraïm et de Memphis, puis de Memphis-Misraïm, ont connait ensuite la fortune et les revers depuis deux siècles, et Denis Labouré a déjà révélé les Secrets de la maçonnerie égyptienne (Le Chariot d’Or, 2002) où Cagliostro tient une place centrale.
Ce nouveau livre, Cagliostro et les arcanes du rite égyptien (Editions spiritualité occidentale, 2011), constitue la version refondue et augmentée d’un cours de Denis Labouré, diffusé de manière quasi confidentielle, et que voici désormais accessible à un large public. Peu de maçons égyptiens s’intéressent à Cagliostro et à son rite et c’est dommage. (Il est vrai aussi que d’autres croient s’y intéresser tandis qu’ils se fourvoient dans des voies sans rapport avec l’enseignement et la pratique du grande cophte). La tradition de Cagliostro, qui emprunte aux leçons de Cornelius Agrippa et aux enseignements des rose-croix du XVIIe siècle le rattache à l’hermétisme alexandrin et au judéo-christianisme primitif.
Denis Labouré, qui espère ainsi avoir mené à bien sa fonction de passeur et de pédagogue, ne se contente pas de publier des rituels et des catéchismes, il les commente à la lumière de sa propre expérience « d’une vie dédiée à l’astrologie et à la théurgie, ensemencée par quelques contacts précieux ». L’interprétation qu’il propose dans ce manuel est fidèle, je le crois, à l’esprit du grand cophte, intellectuellement et spirituellement, jusque dans l’efficacité retrouvée, voire réinventée, des pratiques du rite égyptien. Quelles pratiques ? Les quarantaines pour la purification du psychisme et du corps en vue d’une réalisation spirituelle, l’emploie de la médecine spagyrique et des oraisons, le commerce avec les anges...
Au demeurant, comment ne partagerais-je pas le constat de Denis Labouré et son diagnostic sur la situation présente des rites égyptiens, qui vont mal (ou trop bien ?) lorsqu’ils s’embourgeoisent dans des formes sociales et des filiations illusoires qui les étouffent. Car l’authenticité des filiations (de grâce, ne parlons pas de régularité) des rites égyptiens ne se réduit pas à la valeur des patentes et des actes notariés ; elle se mesure au travail accompli dans l’esprit fidèle à la forme, aux formes traditionnelles, en vérité. Et, sans être la seule possible, celle du rite de Cagliostro, bien complet de ses pratiques, notamment théurgiques et spagyriques excellemment mises en lumière par Denis Labouré, est assurément l’une des plus dignes et des plus hautes.
S. C.

mercredi 21 septembre 2011

La métaphysique des contes de fées


Distinguant les contes, situés comme hors du temps, des mythes, propres à l’origine des êtres et des choses, et des légendes, qui ancrent une autre réalité dans l’histoire proprement dite, Bruno Bérard et Jean Borella nous proposent une Métaphysique des contes de fées (L’Harmattan, 2011). Les auteurs ne nient pas la dimension psychanalytique des contes et leur rôle dans la formation psychologique de l’enfant, sur laquelle on a beaucoup insisté ces dernières décennies. Mais ils invitent à une interprétation complémentaire et pour tout dire plus profonde ou plus haute, qui dépasse la psyché et fait place à l’esprit. Cette interprétation métaphysique, comme du reste la lecture alchimique à laquelle se livra jadis le baron Emmanuel d’Hooghvorst, ne s’adresse pas à l’enfant, mais à l’homme en quête de Dieu. Car si chaque homme, chaque femme, a pour vocation de réaliser ce à quoi le destine sa nature qui l’appelle à un parcours spirituel, le conte marque alors les étapes de l’apprentissage de l’âme et du cheminement de « l’enfant spirituel » dans sa réalisation théomorphique.
Passant ensuite de la théorie à la pratique, Bruno Bérard et Jean Borella se livrent à l’interprétation métaphysique de trois contes : « la jeune fille sans mains », « ce que fait le Vieux est toujours bien fait », et « le grand ogre et le petit poucet ». Il n’est pas contestable que l’exercice soit pleinement réussi. Car ces contes de fées (et sans doute bien d’autres du même genre traditionnel) sont incontestablement susceptibles d’une vraie lecture métaphysique, d’une grande richesse, d’une grande beauté et d’une grande portée, où les symboles sont efficaces, comme le montrent admirablement Bruno Bérard et Jean Borella.
Cette efficacité rend légitime la Métaphysique des contes de fées ainsi mise en lumière par Bruno Bérard et Jean Borella dans ce très beau livre, comme est assurément légitime l’interprétation alchimique de la statuaire de certaines cathédrales à laquelle nous invitait jadis Fulcanelli, ou la lecture hermétique des fables et des mythes antiques, que proposèrent Michaël Maïer ou dom Antoine-Joseph Pernéty. Mais cette légitimité, cette efficacité signifient-elles pour autant que les auteurs des contes, des fables, des mythes et des images traditionnelles avaient pour intention consciente de transmettre ce message-là ? Ne signifient-elles pas, tout simplement, que nos idées, lorsqu’elles sont justes et droites, sont le reflet temporel des Idées, par nature universelles et éternelles ?
S. C.

mardi 6 septembre 2011

Les Leçons de Lyon aux élus coëns

Le dernier chef-d’œuvre de Robert Amadou, Les Leçons de Lyon aux élus coëns (Dervy, 1999), réalisé avec le concours de Catherine Amadou, vient de revoir le jour dans une édition revue et corrigée (Dervy, 2011). Ce Cours de martinisme au XVIIIe siècle par Louis-Claude de Saint-Martin, Jean-Jacques Du Roy d’Hauterive, Jean-Baptiste Willermoz, pour reprendre le sous-titre du livre, publié d’après les manuscrits originaux (fonds Z et fonds Willermoz) constitue une somme indispensable à quiconque s’intéresse, en amateur ou en spécialiste, aux trois théosophes susnommés et à leur maître commun, Martines de Pasqually (1710 ?-1774). Merci à Catherine Amadou, qui poursuit aujourd’hui dans la discrétion l’œuvre de Robert, de nous procurer cette nouvelle édition, qui bénéficie notamment d’une mise à jour des innombrables références bibliographiques.
Ces textes désormais classiques, comprenant les leçons des professeurs et des notes d’auditeur, complètent admirablement le Traité sur la réintégration (éd. RA, Diffusion rosicrucienne) bien connu des martinistes et, plus généralement, de tous les apprentis théosophes. Maint thème du Traité s’y trouve en effet développé ou précisé par les trois émules du théurge de Bordeaux, Saint-Martin en tête. Du reste, d’autres thèmes, absents du Traité mais point étrangers à sa doctrine s’y trouvent précisés. Ces Leçons, données à Lyon, de 1774 à 1776, dans l’un des établissements les plus prestigieux de l’Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l’univers, constituent une mine où, pourvu qu’il soit quelque peu persévérant, le cherchant ne cessera de trouver des pépites propres à satisfaire son désir. De précieux index l’y aideront.
Ces leçons des trois répétiteurs « lyonnais », de passage pour deux d’entre eux, qu’accueillait en son orient le troisième, bénéficient l’une introduction et d’une préface d’un quatrième théosophe, qui fut et demeure (je l’ai écrit, paraphrasant Joseph de Maistre quant à Saint-Martin, et je persiste) le plus sage, le plus instruit et le plus élégant des théosophes modernes. La préface et l’introduction très conséquentes de Robert Amadou sont un chef-d’œuvre de science et d’érudition, inégalé et assurément inégalable pour longtemps : le fruit d’une vie, le fruit d’une œuvre de plus de cinq décennies de recherches et de réflexion quant à l’histoire et quant à la doctrine, que ces leçons illustrent. Cette quadruple (il me démange d’écrire quatriple !) collaboration rend les Leçons de Lyon plus actuelles que jamais.

S. C.

vendredi 1 juillet 2011

Paracelse, une lumière pour notre temps



Témoin de la Tradition, noble voyageur, prince de la médecine, philosophe hermétique et astrologue, condamné par l’Eglise et la Faculté, Theophrastus Bombast von Hohenheim, dit Paracelse (1493-1541), peut encore aujourd’hui contribuer à instruire et à éclairer les âmes libres. C’est ce que démontre Charles Le Brun dans Une lumière pour notre temps : Paracelse (Arma Artis, 2011).
Médecin errant et maudit, Paracelse s’est opposé violemment aux médecins de son temps. Il distingue cinq entités à l’origine des maladies : l’entité astrale, en rapport avec les planètes, l’entité vénéneuse, qui agit par les « poisons », l’entité naturelle, correspondant aux forces de la Nature, l’entité spirituelle, qui est celle des esprits de tous ordres, et, enfin l’entité divine. Chacune de ces entités peut se combattre par les semblables ou les contraires, en observant les astres, parce que le ciel intérieur du malade reflète le ciel extérieur (ou l’inverse), en préparant des remèdes idoines selon l’art d’Hermès (plantes et minéraux, eux-mêmes en rapport avec les astres), sans négliger les esprits à concilier ou combattre selon leur camp, la foi du malade, la vertu du médecin et le rapport affectif qui s’établit entre eux, avec l’aide de Dieu. La médecine de Paracelse n’est rien moins que traditionnelle, ce pourquoi elle est aussi intemporelle.
Charles Le Brun, qui a déjà traduit, en collaboration avec Horst Hombourg, l’Herbarius (Dervy-Livres, 1987) et Quatre traités de Paracelse (Dervy, 1990), et, avec Ruth Klemm, les Archidoxes de Théophraste (Dervy, 2006), marche dans les pas d’Armel Guerne et il ne cache pas son admiration pour René Guénon dont il partage la critique du monde moderne :
« Paracelse fut et reste un homme inclassable. Sa doctrine n’est pas de celle qu’on étudie, au sens ordinaire de ce terme du moins. Les propos qu’elle expose participent de la science cosmologique et ne sauraient entrer dans les catégories restrictives du savoir profane. Cette science qui englobe tout ce qui se rapporte à la relation existant entre le macrocosme et le microcosme, - l’univers et l’homme - s’avère être en parfaite harmonie avec les principes métaphysiques auxquels elle renvoie et qu’elle ne saurait contredire. L’univers est un et la loi des correspondances s’applique à tous les modes de l’être. Sans exceptions. »
Que dire de plus, sinon de déclarer, avec Charles Le Brun, l’urgence d’une réhabilitation de la science efficace des correspondances universelles, où Paracelse excella en son temps et demeure, par conséquent, une lumière pour le nôtre ?

S. C.