lundi 30 juillet 2007

Du Menhir à la Croix



André Savoret (1898-1977) s’est intéressé très concrètement à l’alchimie, où il eut pour maître Georges Richer, dit Auriger, élève de Pierre Dujols injustement oublié. Il marcha dans les pas de certains disciples de Monsieur Philippe, qu’il a pris pour maître, y compris au laboratoire. Poète et astrologue, on lui doit une traduction de la Nuée sur le Sanctuaire et des Essais chimiques de Karl von Eckartshausen. Il fut actif dans le néo-druidisme où il fut le druide Ab Gwalwys, dans le Collège bardique des Gaules où il eut pour compagnons de sentier Philéas Lebesgue et l’éditeur Jacques Heugel. Pour une approche de l’homme et de son œuvre, on peut se reporter à l’article de Gil Alonso-Mier, " In memoriam : André Savoret " (l’Initiation, avril-juin 2001, pp. 97-110) que j’avais appelé de mes vœux.


Du Menhir à la Croix, Essais sur la triple tradition de l’Occident, publié en 1932, aux Editions Psyché, avec une préface de Philéas Lebesgue, et heureusement réédité aujourd’hui par les Editions M.C.O.R. Christienne, témoigne du parcours personnel d’un véritable homme de désir en quête de la tradition occidentale et d’un druidisme sublimé à ses yeux dans le christianisme gaulois.


Vous serez déçus si vous abordez cette œuvre de Savoret comme un livre d’histoire, et l’auteur ne revendique d’ailleurs ni la qualité d’archéologue ni celle de préhistorien. En revanche, ce livre vous enchantera si vous vous intéressez à une autre histoire, qui ne se confond pas nécessairement avec l’histoire événementielle, mais n’en reste pas moins porteuse de sens et riche d’enseignement. En l’espèce, André Savoret s’inscrit dans la lignée de Fabre d’Olivet, envers lequel il reconnait sa dette, et de Saint-Yves d’Alveydre, avec qui il prend parfois ses distances.


Avec eux, Savoret nous introduit dans la linguistique sacrée que d’aucuns jugeront fantaisiste, et René Guénon, jadis, eut des propos très durs sur le travail de l’auteur. Pourtant, il est des étymologies fantaisistes au regard des linguistes qui n’en sont pas moins très riches d’enseignement, parce qu’elles ouvrent sur d’autres réalités que celles des langues profanes. Ne s’agit-il pas tout simplement de savoir de quoi on… parle ? Cette linguistique sacrée, indissociable chez Savoret comme chez ses illustres prédécesseurs, d’une histoire sacrée, est à retrouver, et, comme telle cette science est imparfaite, ce qui veut dire à parfaire. Du Menhir à la Croix témoigne d’un moment de cette recherche. D’autres, comme le Dr Auguste-Edouard Chauvet – à quand la réédition de son introuvable Esotérisme de la Genèse ? - sont allés plus loin que Fabre d’Olivet, Saint-Yves d’Alveydre ou Savoret. Mais sans eux ils ne seraient allés nulle part.


En complément Du Menhir à la Croix, il faut lire Visage du druidisme (Dervy-Livres, 1977 ; nouv. éd., Dervy, 1996) du même auteur, qui me semble, plus encore que son premier livre, influencé par certaines idées peu connues de Monsieur Philippe, dont Sédir s’est aussi discrètement fait l’écho. Il se murmure que Sédir, comme Savoret, en savaient long sur la mystérieuse Agartha, dont Saint-Yves, en 1886, révéla l’existence dans sa fameuse Mission de l’Inde. Mais qu’est-ce à dire ? Dans un domaine où, depuis des décennies, les affabulations ont la vie belle, souhaitons qu’un chercheur nous éclaire un jour sur leurs sources et sur le feu de cette fumée-là !


Serge Caillet
serge.caillet@tiscali.fr

mercredi 25 juillet 2007

Les sept têtes du dragon vert




L’édition originale, unique à ce jour, des Sept têtes du dragon vert, publiée en 1933, sous la marque des Editions Berger Levrault et la signature d’un certain Teddy Legrand, était depuis longtemps recherchée des amateurs de mystères. Les Editions M.C.O.R. Christienne ont eu l’heureuse idée de rééditer (mais à seulement 200 exemplaires !) cet étrange roman, assorti d’une préface de Jean-Marie Fraisse, qui pose des questions pertinentes.

Le pseudonyme de Teddy Legrand cache un amateur des milieux de l’espionnage de l’entre-deux guerres, doublé d’un bon connaisseur du petit monde occultiste. Avant de disparaître à jamais de la scène littéraire, le même auteur pseudonyme a d’ailleurs publié aux Editions de France, en 1936, des comptes rendus d’une série de rencontres insolites rassemblés sous le titre Envoûteurs, guérisseurs & mages. Il en avait précédemment donné de larges extraits, intitulés « Dans les pas du diable », dans l’Intransigeant, ce quotidien politique d’information, de tendance socialiste (qui fusionna en 1948 avec Paris-Presse), qui eut pour directeur Fernand Divoire, auteur d’un Pourquoi je crois à l’occultisme (Editions de France, 1928), que lui avait commandé André Billy. Voilà deux autres livres qu’il faudrait rééditer.

Teddy Legrand apparaît dans les années 30 comme le continuateur (ou un nouvel avatar ?) d’un auteur de romans d’espionnages, Charles Lucieto. Mais qui était Teddy Legrand ? Dommage que le préfacier ne se prononce pas. Une petite enquête classique, menée il y a quelques années, m’avait conduit sur la piste d’un certain Jean d’Agraives, auteur à succès, qui usa de tant de pseudonymes et cache un journaliste, auteur d'ouvrages pour la jeunesse et de romans populaires, fondateur et directeur des Éditions des Deux sirènes et des Editions Colbert. De son véritable nom Frédéric Causse (Paris, 13 mai 1892 - Paris, 21 novembre 1951), fils du romancier pour la jeunesse Charles Causse, on lui doit aussi des traductions de romans anglais sous les pseudonymes Midship et Charles Bourhis.

Pour d’autres en revanche, Teddy Legrand désignerait Pierre-Maurice Marie, plus connu sous le nom de plume de Pierre Mariel (15 mai 1900 - 22 octobre 1980), qui usa aussi de quelques autres noms d’emprunt. Il est vrai que Pierre Mariel a publié sous le pseudonyme de Werner Gerson un livre sur Le Nazisme, société secrète (Productions de Paris, 1969 ; nouv. éd. revue et mise à jour, Belfond, 1976), dont certains thèmes rappellent étrangement bien des éléments des sept têtes du dragon vert… Il est vrai aussi qu’un certain Pierre Mariel collabora notamment avec Jean d’Agraives pour un livre sur Charles de Foucauld. Mais s’il faut en croire le fichier de la BNF, cet autre Pierre Mariel, né en 1897, ne serait pas à confondre avec l’auteur bien connu des amateurs d’occultisme et de sociétés secrètes. Quel imbroglio !

Quel qu'en soit l'auteur, Les sept têtes du dragon vert est un roman. Est-ce un roman à clefs ? Des personnages bien connus de l’histoire de l’occultisme y apparaissent en filigrane : Monsieur Philippe, Papus, Rudolf Steiner (à qui l’auteur attribue un rôle dans la politique secrète), Sédir et sa fameuse médaille, la « villa bleue » de la côte niçoise… D’autres y sont cités en référence, tel Alexandre Rouhier, à propos d’une longue digression sur le peyotl… D’autres encore, qui jouent des seconds rôles et que l’auteur désigne de leurs seules initiales, se laissent identifier sans peine : M. R. est probablement Jean Marquès Rivière ; T. L. semble bien désigner le curieux Trebitsch-Lincoln (qui, d’ailleurs, intéresse fort Werner Gerson dans Le nazisme, société secrète). La comtesse P. est certainement la comtesse Prozor, épouse de Maurice Prozor, ancien ministre de Nicolas II, dont la villa niçoise accueillit artistes, aristocrates et occultistes, notamment Milosz.

En 1933, au moment où paraît Les sept têtes du dragon vert, Hitler vient d’accéder au pouvoir. Il est probablement, comme le souligne Jean-Marie Fraisse, « l’homme aux deux Z », qui incarne la grande menace sur le monde, tandis que la croix gammée, que nous retrouvons dès le début du roman sous la forme du « svastika de la tsarine », correspondrait aux deux Z. Un très curieux roman, vraiment.



Serge Caillet
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Post Scriptum du 3 septembre 2007 : Jean Mariel, fils de Pierre Mariel, me confirme formellement que Teddy Legrand était le pseudonyme de son père, ainsi que celui-ci le lui a assuré : "Teddy Legrand, Werner Gerson, Pierre Montloin ne sont qu'une même plume, celle de mon père : Pierre Mariel ! Il est bien entendu que ce roman a été certainement l'aboutissement d'une collaboration, d'une mise en commun de renseignements en charge de faire passer peut-être un ou plusieurs messages ". Jean Mariel me précise aussi : " j'ai connu Jean d'Agraive, j'étais jeune, je jouais avec ses deux fils ". Que l'ouvrage soit l'oeuvre de Pierre Mariel seul, ou qu'il résulte d'une collaboration avec Jean d'Agraive, voilà donc un mystère en grande partie résolu.