jeudi 30 août 2007

Guaita, Papus et Péladan


Stanislas de Guaita, Gérard Encausse-Papus et Joséphin Péladan sont, à leur façon et en leur temps indissociables. Arnaud de l’Estoile leur consacre trois volumes parfaitement complémentaires, de plus d’une centaine de pages chacun, bien pensés, bien documentés et bien illustrés, de la collection « Qui suis-je ? » des Editions Pardès.

Après les classiques de Maurice Barrès (1898), d’Oswald Wirth (1935) de Barlet (1936) et d’André Billy (1971), et dans l’attente d’une très conséquente biographie que prépare depuis des années un jeune chercheur, le Guaita d’Arnaud de l’Estoile (Pardès, 2005) rendra les meilleurs services à qui voudra aller à la rencontre du mage d’Alteville. Venu à l’occultisme par l’œuvre d’Eliphas Lévi et de Joséphin Péladan, auteur lui-même des fameux Essais de sciences maudites, en quatre volumes dont un posthume, aux origines de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix (1888), poète, mage surtout, Stanislas de Guaita (1861-1897) puisa dans sa magnifique bibliothèque à la source vive des anciens, dont il a réhabilité pour beaucoup les œuvres et la mémoire. Gentilhomme de l’occulte, selon la formule de Péladan, Guaita se définissait lui-même comme un soldat de l’armée du verbe. Il a laissé à ses contemporains une œuvre profonde, au point d’être considéré, sinon de son vivant, du moins aussitôt après sa mort prématurée, à 36 ans, comme un véritable classique de l’occultisme renaissant.

Guaita est indissociable de Gérard Encausse (1865-1916), dit le mage Papus, qui fut l’un de ses plus intimes compagnons de route. Vulgarisateur de l’occultisme, fondateur de l’Ordre martiniste (1887-1891), mainteneur de rites maçonniques marginaux, continuateur de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, Papus fut de tous les combats, sur tous les fronts, pour la défense et la propagation d’un occultisme rénové, avant de redécouvrir le Christ, par l’entremise de Nizier Philippe, en qui il avait trouvé son maître spirituel. Son labeur fut sans relâche, jusqu’à l’épuisement, dans la direction de maintes sociétés réputées initiatiques et dans la publication d’une œuvre littéraire immense, au péril d’une vulgarisation hâtive, d’approximations et d’amalgames. Mais qu’importent ! « Nous lui sommes tous redevables : honte à qui s’en dédie » clamait jadis Robert Amadou, en tête de sa préface au très beau livre que le Dr Philippe Encausse, fils de Papus, à consacré à Papus, le « Balzac de l’occultisme » (Berfond, 1979). Arnaud de l’Estoile ne l’oublie pas, pour qui Papus est un véritable symbole. Après Guaita, l’auteur nous offre un portrait de Papus (Pardès, 2006) tout aussi bien documenté et aussi fidèle qu’attachant.

Sur le sentier de l’initiation, Joséphin Pélédan (1858-1918) avait précédé Papus et Guaita, dont il fut le compagnon et l’ami, en dépit de crises passagères, et Guaita lui-même a parfaitement reconnu sa dette envers son aîné. Initié lui-même par son frère Adrien, Péladan chercha en vain à concilier l’occultisme et le catholicisme, le Temple et la quête du Graal, sous les auspices d’un Ordre de la Rose-Croix catholique (1891) qui s’illustrera surtout par ses fameux salons parisiens (1892-1897). On a souvent dressé de lui l’esquisse commode du mage un peu fou, qui alliait l’art de l’exubérance à celui d’une esthétique surannée. L’auteur du Vice suprême est insupportable, certes ! Mais Arnaud de l’Estoile ne tombe pas dans le piège de la caricature dans laquelle le sâr Mérodak s’est enfermé lui-même. Son Péladan (Pardès, 2007) rend justice à la vie toute de noblesse, aux idées et à un homme trop vite oublié, qui a compté à plus d’un titre dans le mouvement occultiste de la Belle époque. Que dire de plus, sinon que cette troisième biographie est de la même qualité que les précédentes ?


Serge Caillet

mardi 14 août 2007

Vintras, hérésiarque et prophète




On – mais qui ? – fête cette année 2007 le bi-centenaire de la naissance de l’étrange Pierre-Michel Vintras (1807-1875), et, à cette occasion, vient de reparaître l’ouvrage fondamental de Maurice Garçon, Vintras. Hérésiarque et prophète (Editions Jérôme Millon, 2007, 22€), dont la première et seule édition était parue à l’enseigne d’Emile Nourry, en 1928.

Cette réédition très heureuse est précédée d’une introduction de François Angelier, « Protée aux enfers », qui est un modèle du genre, aussi richement documentée que bellement écrite, consacrée à l’auteur, avocat féru de démonologie.

Proche des milieux naundorfistes, Vintras est à l’origine, on le sait, de l’Œuvre de la Miséricorde, à la suite de l’apparition, à Tilly-sur-Seulle, où il gérait une cartonnerie, puis à Paris, d’un mystérieux vieillard en qui il vit la figure de saint Joseph. Dès lors, Vintras s’emploiera à annoncer le règne du Saint-Esprit et s’activera à la régénération de l’Eglise catholique romaine. L’apparition d’hosties sanglantes à partir de 1841, à Tilly-sur-Seulle, vient conforter l’œuvre, tandis que l’Eglise catholique s’inquiète de voir des membres de son clergé rejoindre les rangs de la secte. Inculpé d’escroquerie, Vintras passera six ans en prison, avant d’être libéré, en 1848, puis exilé à Londres. Dorénavant pontife d’amour et réincarnation du prophète Élie, Vintras, se voue à ses disciples, groupés en «carmels éliaques». Rentré en France en 1862, il mourra à Lyon, en 1875.

L’abbé Boullan échouera à succéder à Vintras. Mais Joris-Karl Huysmans (dont on a également fêté cette année le centenaire de la mort, le 12 mai), l’immortalisera en 1891 dans Là-Bas. A son tour, en 1913, Maurice Barrès s’intéressera à la secte dans La Colline inspirée.

Vintras a été assez sévèrement jugé par certains occultistes de son temps, Eliphas Lévi en tête, puis Stanislas de Guaita, dont l’Ordre kabbalistique de la rose-croix condamnera par ailleurs Boullan. Mais il y eut des occultistes dans les deux camps, et le jeune martiniste lyonnais Joanny Bricaud (1881-1934) a hérité de la lignée éliaque (il publiera d’ailleurs en 1927 L'Abbé Boullan, sa vie, sa doctrine et ses pratiques magiques) dont il fondra aussitôt le dépôt dans l’Eglise gnostique catholique, en 1907. Des archives, et même des objets du fonds Bricaud de la Bibliothèque de la ville de Lyon illustrent cette transmission, et mon histoire de l’Eglise gnostique, en préparation, consacrera à l’épisode la place qu’il mérite. Nous y reviendrons.

Parce qu’il se base sur des documents de première main (particulièrement des archives publiques et privées), enrichis de témoignages (notamment celui de Bricaud), ce Vintras. Hérésiarque et prophète reste aujourd’hui encore la meilleure approche de l’œuvre de miséricorde et de son singulier « prophète ». Merci à François Angelier et aux Editions Jérôme Million d’avoir tiré ce livre de l’oubli.

A cette occasion, le 21 juillet 2007, l’excellente émission de Michel Cazenave, « Les vivants et les dieux » sur France culture, a été consacrée à « Vintras, ou l'hétérodoxie visionnaire au XIXe siècle », avec comme invités François Angelier et Jean-Pierre Laurant. On peut l’écouter sur le site Internet de cette radio, à l’adresse suivante : www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vivants/archives.php



Serge Caillet

mercredi 8 août 2007

Saint-Yves d'Alveydre, une philosophie secrète


Yves-Fred Boisset a trouvé l’un de ses maîtres en la personne d’Alexandre Saint-Yves (1842-1909), marquis d’Alveydre, en qui Papus voyait lui-même son maître intellectuel. Cette «rencontre», favorisée, pour ne pas dire provoquée par le fils de Papus, le très regretté Dr Philippe Encausse, fut pour Yves-Fred Boisset décisive. Voilà plus de quarante ans qu’il fouille pour notre bonheur l’œuvre de Saint-Yves, qu’il a ainsi contribué à faire connaître, avec la générosité qui le caractérise, en rééditant certains de ses ouvrages et en favorisant la compréhension de sa pensée par des travaux personnels. Au vrai, Yves-Fred Boisset est, avec Jean Saunier (1939-1992) dont il faut saluer la mémoire et rappeler la magistrale biographie Saint-Yves d’Alveydre ou une synarchie sans énigme (Dervy, 1996) l’un des deux grands spécialistes de l’auteur des fameuses Missions et du non moins fameux Archéomètre.

Le présent ouvrage, Saint-Yves d’Alveydre, une philosophie secrète (Dualpha, 2005, 32€, site Internet : www.dualpha.com) constitue avec bonheur une synthèse des travaux antérieurs de l’auteur, dont il faut tout autant recommander le livre précédent : A la rencontre de Saint-Yves d’Alveydre et de son œuvre (SEPP, 1996, avec une préface de Robert Amadou) en deux volumes.

Dans le sillage de Fabre d’Olivet, Saint-Yves est difficile à aborder et à comprendre. Mais, pour qui veut s’y aventurer, son œuvre est belle, pleine de richesses morales, spirituelles, intellectuelles et initiatiques. Cela ne veut pas dire que Saint-Yves soit infaillible et qu’il faille le suivre en tout. Mais sa synarchie (qui n’est pas à confondre avec une dérive politique qui s’en réclame indument), détaillée dans la Mission des Juifs, Mission des souverains, Mission des Français, etc, mérite d’être examinée de près. De même pour son Archéomètre, cet instrument de mesure des principes. C’est ce à quoi nous invite Yves-Fred Boisset, qui connait son sujet comme personne.

Si l’ouvrage d’Yves-Fred Boisset vous a mis en appétit, rien n’est meilleur que de juger ensuite sur pièces. Or voici que le même éditeur nous propose deux rééditions de Saint-Yves, à commencer par l’un des plus fameux ouvrages du XIXe siècle occultiste : Mission de l’Inde en Europe (Dualpha, 2006, 28€). Une préface d’Yves-Fred Boisset rappelle fort utilement le contexte et les circonstances qui ont vu paraître, puis disparaître la première édition du livre, dont l’auteur fit détruire tous les exemplaires (sauf un, qui permettra une première édition posthume) en 1886.

En l’espèce, la question des sources de Saint-Yves reste essentielle. Sur celles-ci, et particulièrement sur ses relations avec le « prince afghan » Hardjij Scharipf, qui instruisit l’auteur sur l'Agarttha et sur cette très curieuse langue primitive sacrée, le « vattan », que l’auteur des Missions n’a certainement pas fabriquée, il manque encore, hélas, une véritable étude, à partir des papiers de Saint-Yves, aujourd’hui répartis dans trois fonds d’archives. Qui sait où conduirait cette enquête ?

Quant à la Mission actuelle des ouvriers, (Dualpha, 2007, 17€) dont la première édition remonte à 1882, et la dernière à 1978, ne reste-t-elle pas plus actuelle que jamais ? C’est à chacun d’en juger à la lecture de ces belles pages du maître intellectuel de Papus et de certains occultistes de la Belle Epoque, remplies de sagesse et de noblesse.


Serge Caillet