mercredi 27 janvier 2010

Une biographie de Roger Caro



Roger Caro (1911-1992), qui usa aussi de plusieurs pseudonymes (Pierre Phoebus, Theourgia, Kamala Jnana, Pierre Deloeuvre), a publié de nombreux ouvrages d’alchimie illustrant la voie du cinabre qu’il pratiqua lui-même au laboratoire, où il encouragea des disciples, dans le cadre de l’Ordre des Frères aînés de la Rose-Croix (FARC). Mais il compte aussi dans l’histoire de la radiesthésie moderne et de certaines petites églises non romaines, à commencer par l’Eglise de la nouvelle Alliance (ENA).

Voilà des lustres que j’invite des chercheurs ou des étudiants à  entreprendre la rédaction d’une vraie biographie de Roger Caro, indissociable d’une histoire exacte des FARC et de l’ENA (qui deviendra l’EUNA), qu’il avait fondés, respectivement en 1971 et 1972. En vain ! Or, voici que Daniel Caro, fils de Roger, vient, sans le savoir, d’exaucer mon vœu, en annonçant la publication d’une biographie de son père : Une Arche contre les Déluges, dont il nous offre les premières feuilles sur le site Internet des Editions Massanne, qui rééditent aujourd’hui la plupart des titres de Caro.

La biographie filiale est toujours un exercice délicat, tant il est difficile, fut-ce inconsciemment, de ne pas tomber dans le genre hagiographique, ou, plus simplement, d’échapper à quelques arrangements avec les faits, lorsque ceux-ci viennent contredire une histoire officielle, comme c’est souvent le cas avec les sociétés initiatiques. Or, à en juger par ses premières pages, Daniel Caro a le courage et l’intelligence de s’affranchir des mythes pour camper un portrait aussi fidèle qu’attachant du fondateur des FARC. Ainsi portés en lumière, Roger Caro et son œuvre s’en trouveront assurément grandis.

Au demeurant, l’auteur lui-même n’est pas étranger à l’œuvre de son père. Car Daniel Caro avait été pressenti par celui-ci pour lui succéder - il refusera - à la tête des FARC et de l’EUNA, après avoir collaboré avec lui en leur sein. A ce titre aussi, son ouvrage, documenté de première main, offrira un témoignage essentiel sur une des grandes aventures alchimiques du XXe siècle.

Une Arche contre les Déluges s’ouvre par ces mots de l’auteur : « J’ai 64 ans. Si je m’écoutais, je ne publierais rien des documents en ma possession, et laisserais mon père et ses livres seuls en tête à tête avec leur destinée. Mais un fils a-t-il le droit de dérober au public des éléments qui peuvent éclairer la vie et l’œuvre d’un homme ayant exercé une forte influence sur un grand nombre de personnes dans les trois domaines auxquels il s’est intéressé, avec passion et même jusqu’au dévouement? A savoir la radiesthésie, l’alchimie et l’histoire de l’Eglise. Tant de gens ont cru bien le connaître, et si nombreux sont ceux qui ont véhiculé sur lui, depuis sa mort en 1992, tant de faussetés ! Comment les rectifier sans polémique et sans être accusé de parti pris dans la présentation d’un être et d’une création qui m’ont touché de si près et qui ont fait, et font toujours, partie intégrante - ô combien - de ma propre existence? J’ai pensé qu’il fallait refuser la voie d’une biographie ordinaire, réorganisant une existence selon les désirs de celui qui l’écrit, comme si l’on pouvait être certain d’avoir sondé et compris le cœur et l’esprit de l’être que l’on raconte, ou plutôt qu’on « invente ». Qui a été mon père, que pensait-il exactement, que voulait-il vraiment, quel a été le sens profond de son action ? Je n’en sais rien. J’ai mon idée bien sûr (je l’ai tout de même accompagné 47 ans !), mais elle n’a pas valeur de parole d’évangile. D’ailleurs, est-ce à un fils de dire tout ce qu’il sait de son père, de le juger, de souligner ses faiblesses, ses erreurs, ses fautes ou ses arrangements éventuels avec la vérité ? Et s’en tenir aux qualités et aux forces, serait-ce crédible ? D’un autre côté, je dois permettre à ceux qui dans le futur s’intéresseront à son œuvre, de la saisir à partir de documents incontestables qu’il serait égoïste et scandaleux de garder à jamais enfouis : autoriser une connaissance relativement juste de l’itinéraire spirituel d’un homme, qu’ils l’aient ou non connu, telle est l’exigence qui a guidé ma décision ». C’est noble et c’est beau.

Les Editions Massanne annoncent que cette très honnête, et par conséquent très utile biographie sera peu à peu mise en ligne sur leur site Internet. Daniel Caro nous promet des documents et il y fera appel à ses souvenirs. En attendant la suite du feuilleton, témoignons par avance de notre gratitude à l’auteur et à son éditeur.

Serge Caillet

mercredi 20 janvier 2010

Un site Internet Jacques Breyer


Jacques Breyer (1922-1996) reste un vrai méconnu, et son œuvre l’est plus encore. Souvent difficiles, parfois très denses, d’une plume et d’un verbe usant à l’envie d’une symbolique qui peut dérouter, les écrits et les paroles de Breyer peuvent être profitables, je puis en témoigner, à ceux qui feront l’effort de s’y attarder. Mais cette œuvre est incomparable – pourquoi chercher à la comparer ? – qui témoigne du parcours et des découvertes d’un homme libre


De l’homme, j’ai rappelé ici-même les grandes lignes d’une vie sans reproche, dans un article auquel je renvois le lecteur curieux.


Un site Internet officiel www.jacquesbreyer.com dont je puis assurer qu’il a été conçu et qu’il sera animé par des intimes de Jacques Breyer, par conséquent autorisés et compétents, lui rend désormais sur la Toile hommage et justice. Quiconque voudra se documenter sur l’homme et son œuvre y trouvera matière à s’instruire. Pour le moment, ce site propose quelques éléments biographiques et recense naturellement l’ensemble de ses livres (dont certains sont toujours disponibles). Un droit de réponse très sobre remémorera aussi à qui voudra l’entendre que la tragédie de l’OTS est sans le moindre rapport avec Breyer, sa pensée et son œuvre.


Souhaitons que ce site officiel Jacques Breyer s’enrichisse à l’avenir de nouveaux documents iconographiques et peut-être d’archives. La bibliographie elle-même demanderait à être complétée des articles de Breyer, par exemple dans La Voix solaire.


Rappelons aussi que les Editions Ergonia, que Jacques Breyer porta sur les fonts baptismaux, diffusent toujours certains de ses livres et proposent sous forme de CD ou de DVD plus d'une cinquantaine de ses conférences enregistrées de 1972 à 1994.


Serge Caillet


mercredi 13 janvier 2010

Lucifer démasqué


Après avoir fondé l’Eglise gnostique (d’où proviennent toutes les Eglises gnostiques du XXe siècle), Jules Doinel (1842-1902) s’engagea dans l’anti-maçonnisme et l’anti-occultisme, et son livre, Lucifer démasqué, paru sous le pseudonyme de Jean Kostka en 1895, aujourd’hui réédité (Dualpha, 2009), marque l’apogée de sa croisade personnelle, avant un retour à l’occultisme et à la gnose.


Depuis son enfance, Jules Doinel avait reçu des visions. Il manqua de peu d’embrasser le sacerdoce, après des études chez les Jésuites où les visions n’avaient pas cessé. Il occupa le poste d’archiviste-paléographe, à Aurillac, Niort, Orléans et Carcassonne. En 1885, il reçut la lumière maçonnique au Grand Orient de France, puis entra dans l’Ordre martiniste de Papus (qui l’enrôla dans les collaborateurs de l’Initiation), fréquenta les théosophes et fonda l’Eglise gnostique, première du nom, en 1890, à la suite d’une expérience spirite, qui n’en était peut-être pas moins spirituelle. Doinel en devint ainsi le premier patriarche.


Puis, Doinel changea de camp, retourna au catholicisme romain et participa activement à la croisade contre ses anciens amis, ses frères et sœurs, maçons, martinistes, théosophes et gnostiques, notamment en publiant Lucifer démasqué. Rien ici de comparable aux mystifications de Léo Taxil, confessées par l’intéressé lui-même en 1897. Car la documentation de Lucifer démasqué est de première main – et pour cause ! – s’agissant de l’Ordre martiniste ou des Chevaliers bienfaisants de la Cité sainte, soi-disant «chevalerie luciférienne», ou encore de l’Eglise gnostique dont Kostka dévoile notamment les rituels. En dépit des commentaires et des repentirs de Doinel, d’une sincérité qui ne fait aucun doute, d’une naïveté qui le rend attachant, d’une incohérence propre au pardon de ses victimes, Lucifer démasqué offre donc un témoignage essentiel sur les sociétés initiatiques de la Belle époque. Comme tel, le livre n’a pas vieilli et il demeure utile. Utile aussi, assurément, pour qui s’intéresse à Jules Doinel, j’entends le Doinel occultiste et gnostique, dont le livre fournit un portrait que je crois fidèle, jusque dans les contradictions et les incohérences.


Reste la question de fond posée par la lutte anti-maçonnique et anti-occultiste de la fin du XIXe siècle, dont Lucifer démasqué illustre un épisode. Mais la question est résolue. Le faux Lucifer, qui est Satan, n’a pas plus d’influence dans les sociétés réputées initiatiques, à commencer par la franc-maçonnerie, l’Ordre martiniste et l’Eglise gnostique condamnées par Kostka-Doinel, que dans toute entreprise humaine. Ces sociétés ne sont donc pas plus sataniques que d’autres sociétés humaines, et elles le sont même d’autant moins qu’elles œuvrent, tels l’Ordre des chevaliers bienfaisants de la Cité sainte, l’Ordre martiniste ou l’Eglise gnostique, à la gloire du Christ Jésus, vrai Lucifer. Doinel lui-même finit par le reconnaître, en retournant dans les dernières années de sa vie, à la gnose et à l’ésotérisme, et même à l’Eglise gnostique, peut-être sans cesser d’être catholique.


Rappelons que quelques exemplaires de la première réédition de Lucifer démasqué restent disponibles, aux Editions Slatkine (1983), avec une monumentale introduction de Robert Amadou. Quiconque s’intéresse à Doinel gagnera à rechercher aussi les articles que lui a consacré Robert Amadou dans la revue l’Autre Monde, de mai 1982 à janvier 1983.


Serge Caillet