vendredi 27 avril 2012

De Socrate à Tintin



Qui ne connait le démon, ou plutôt daimôn de Socrate, c’est-à-dire ce génie personnel, cette divinité intérieure qui inspira, selon le Banquet de Platon, les principes de la philosophie et de la conduite du sage ? Qui ne connait aussi les deux esprits familiers, l’un bon, l’autre mauvais, qu’Hergé attribue à Milou, le compagnon à quatre pattes de Tintin, sur les sentiers sinueux du Népal ? La question des anges gardiens et des démons familiers est en effet universelle. Elle a fait l’objet d’un très sérieux colloque, à l’Université d’Orléans, en 2004, dont les actes viennent de paraître, sous le titre : De Socrate à Tintin. Anges gardiens et démons familiers de l’Antiquité à nos jours (Presses Universitaires de Rennes).

Cet ouvrage, publié sous la direction de Jean-Patrice Boudet, de Philippe Faure et de Christian Renoux, rassemble des spécialistes de nombreuses disciplines, qui, chacun dans son domaine, se sont efforcés de répondre aux questions posées lors du colloque de 2004 quant à la place et au rôle des bons et mauvais génies dans les civilisations et dans les religions.
 
De l’Antiquité à nos jours, en effet, s’est répandue l'idée que l’homme n’est pas seul, et que l’accompagnent dans son périple terrestre, voire au-delà, un être bénéfique, et parfois aussi un être maléfique personnels. Cependant, une véritable étude manquait encore sur l’histoire des anges gardiens et des démons familiers à travers l’histoire. Cette lacune est désormais comblée par ce livre remarquable qui pose aussi la question des rapports entre les deux concepts de bon et de mauvais compagnon et, enfin, de la nature de la communication entre l’individu et ses interlocuteurs célestes, bons ou mauvais.

Sont ainsi passés en revue, sur plus de trois-cents pages très denses, les démons parfumés en Etrurie, les divinités familières de la Rome antique, le démon philosophe et l’éros chez les gnostiques, le rôle du démon dans la théurgie de Jamblique, bons et mauvais anges chez les Pères de l’Eglise, les djinns dans l’Islam, les anges familiers dans l’enluminure médiévale, la magie médiévale, l’œuvre de Pélagius de Majorque, les esprits familiers à la Renaissance, au XVIIIe siècle, dans le spiritisme et l’occultisme… 

Ce livre est une mine qui ouvre des champs d’investigations immenses. Par delà l’histoire, il pose aussi la question essentielle de l’identité de l’homme et de son rapport à la conscience et à l’inconscient.

S. C.

vendredi 20 avril 2012

Actes du colloque Fulcanelli



Les actes du colloque Fulcanelli, organisé à Toulon, le 7 mai 2011, au Pradet, par la librairie La Table d’Hermès et les Editions de la Pierre Philosophale, étaient très attendus, parce que ce colloque fut exceptionnel, tant par la qualité des intervenants que par le contenu de leurs communications. Ces communications, les voici rassemblées sous le titre : Actes du Colloque Fulcanelli (co-édition La Table d’Hermès / Editions la Pierre philosophale, 2012).
Jean Artero, qui associe à de solides connaissances du milieu « fulcanellien » une approche non moins solide de « l’Alchimie de Fulcanelli », revient sur la pratique du maître d’Eugène Canseliet et de Jean-Julien Champagne, qui est essentiellement, rappelle-t-il, une alchimie de la lumière, indissociable du feu, par conséquent du feu secret et par conséquent du feu du Soleil, donc de l’esprit. Patrick Burensteinas lui emboîte le pas. Sa communication,  « De la matière à la lumière », revient notamment sur la question de la matière première et de l’animation du mercure. Mais, fidèle à la règle hermétique, il se garde de trop en dire, ce dont nul ne saurait le blâmer. Reprenant le titre de son livre « Voir les étoiles au fond du puits », Michel Dziwak pose quant à lui la question des rapports entre la science d’Hermès et les sciences modernes que sont la chimie et la physique (en quoi d’ailleurs il rappelle Jacques Bergier). René Lachaud soutient la thèse, d’ailleurs défendue par Fulcanelli, d’une origine égyptienne de l’alchimie occidentale : « Thot-Hermès : alchimie d’Héliopolis ».
            Mais ce colloque entendait surtout répondre à la question de l’identité de l’alchimiste pseudonyme. A moins qu’il ne faille finalement prendre très au sérieux la remarque d’Alexandre Rouhier : « Fulcanelli ? Mais lequel ? ». Walter Grosse, absent du colloque, a révolutionné notre approche de la question en identifiant Fulcanelli comme étant un certain Paul Decoeur, après une enquête hors du commun. Ses travaux y ont été salués comme ils le méritent. Après avoir soutenu la même thèse, Philippe Buchelot (Filostène) nuance aujourd’hui son propos, en reprenant le titre de son « Fulcanelli exhumé », tandis qu’Eric Calendrier (Nicodème) nous invite à considérer qu’ « un adepte peut en cacher un autre ». Cet adepte inconnu serait le Breton Pierre-Aristide Monnier, maître secret supposé de Fulcanelli. Les arguments d’Eric Calendrier, je l’ai déjà écrit ici-même, sont en effet troublants, notamment au sujet de la langue des oiseaux. Enfin, dans une communication richement illustrée, « sous le piédestal, le marécage !», Christian D. fait lui aussi œuvre utile en situant la publication des œuvres de Fulcanelli dans le contexte, trop souvent négligé, de la littéraire occultiste et alchimique de l’époque du Mystère des Cathédrales et des Demeures Philosophales.
            En synthétisant les découvertes sans précédant de ces dernières années, ce colloque Fulcanelli aura très certainement répondu à bien des questions qui semblaient à jamais insolubles. Mais ces Actes montrent aussi que d’autres questions se posent et que subsistent encore bien des zones d’ombres sur la genèse des deux livres les plus fameux de la littérature alchimique moderne et de leur auteur. Le mystère Fulcanelli semble s’éclairer, ces jours. Mais certains des chercheurs présents à ce colloque (et Walter Grosse qui n’y était pas) n’ont sans doute pas encore dit leur dernier mot.

S. C.

vendredi 13 avril 2012

La franc-maçonnerie, une spiritualité vivante


    Contre l’enfermement naturel auquel la franc-maçonnerie traditionnelle ne saurait échapper, Rémi Boyer a lancé en 2006 ce manifeste, en forme de manuel, pour La franc-maçonnerie comme voie d’éveil, essai pour une pragmatique de l’initiation maçonnique et post-maçonnique, réédité aujourd’hui sous le titre : La franc-maçonnerie, une spiritualité vivante (Le Mercure Dauphinois, 2012). Un manifeste qui s’inscrit dans un triptyque, indissociable par conséquent des deux autres volets que sont Masque, Manteau et Silence, le martinisme comme voie d’éveil (Rafael de Surtis, 2008) et Soulever le voile d’Elias Artista, la rose-croix comme voie d’éveil, une tradition orale (Rafael de Surtis, 2010).

 S’agissant de la franc-maçonnerie, l’heure est à la confusion, écrivait Rémi Boyer en 2006, ce que l’actualité confirme, parce que la confusion est permanente dans le monde formel. Pourquoi la franc-maçonnerie y échapperait-elle dans ses formes sociales variées ? Et d’autant moins qu’elle se préoccupe souvent, à tort, des affaires du monde.
Quand la confusion règne, il faut commencer par rétablir des vérités premières, quitte à enfoncer des portes ouvertes. Rappelons donc que la vocation initiatique de la franc-maçonnerie exige d’abord le respect de la loi morale. A un immense érudit, vieux maçon, homme d’honneur et homme de Dieu, qui m’avouait préférer entre toutes les charges de la loge l’office de second surveillant, je demandais jadis : que leur apprends-tu, à tes apprentis ? Et, contre toute attente, le sage me répondit gravement : « je leur apprends à être moins salaud que les autres » ! Point d’initiation, point de société initiatique, point d’initié hors des fondements de la loi morale, où la bienfaisance, vertu fondamentale du maçon selon Jean-Baptiste Willermoz, notamment, est essentielle, envers autrui comme envers soi-même. Or, l’ouverture abusive de la maçonnerie au monde, la concurrence effrénée des obédiences et leur recrutement outrancier ne peuvent que favoriser, comme disent les maçons, des « comportements profanes » et la contamination du panier par les fruits pourris. Depuis quelques lustres, les résultats de ces effets toxiques, à tous les niveaux de l’échelle hiérarchique, souvent d’ailleurs confondue avec l’échelle initiatique, sont patents, consternants.
Seconde vérité première : la vocation initiatique de la maçonnerie implique aussi – qui le sait ? qui le dit ? qui s’en soucie ? - la rupture avec les idéologies contemporaines, à commencer par la rationalité, d’origine occidentale, qui a désormais gagné la planète entière. Nous vivons dans le temps de l’idolâtrie de la raison, s’indignait Karl von Eckhartshausen au siècle des Lumières. Qu’aurait-il dit du nôtre !
Initiatique, cela signifie en effet : place à l’imagination, l’imagination fertile et fertilisante contre la raison mutilée et avilissante. Place à la fraternité des êtres (et tout est être) et à la solidarité, contre la solitude, la négativité et l’agressivité qui sont le propre du monde moderne de l’ethnocide et des chemins du vide dénoncés par Robert Jaulin. Place à la vie, tout simplement, contre la mort. Il est vrai que la franc-maçonnerie spéculative, comme on dit, est sociologiquement un phénomène bourgeois. Il n’empêche que l’embourgeoisement parfois caricatural de la maçonnerie, sa vocation travestie et son adhésion au conformisme politique et au conservatisme marchand sont profondément anti-maçonniques, parce qu’anti-initiatiques.
Mieux qu’une réforme, les maçons illuministes, au fond, n’ont cessé de proposer de restaurer dans la maçonnerie « un style d’existence en accord avec l’univers » (Robert Amadou). Or, ce style d’existence, dans le respect des lois sociales et politiques, ne peut que bousculer sévèrement l’ordre culturel établi. Y compris, naturellement, l’ordre établi par la plupart des maçons eux-mêmes, au sein et en-dehors de la maçonnerie.
 Quoiqu’elle invite à la perfection, la maçonnerie reste une école succursale (Pierre de Joux), parce qu’elle appartient à un genre d’ordre qui n’est pas celui des initiés accomplis. Ceux-ci sont rassemblés à jamais dans l’Eglise intérieure (Lopoukhine et Eckhartshausen), qui est aussi la Société informelle et intemporelle, toute spirituelle (par conséquent sans local, sans cérémonie, sans assemblée) et toute intérieure, des Indépendants ou des Solitaires (Louis-Claude de Saint-Martin), qui sont aussi les silencieux et les invisibles, voire les initiés à l’état sauvage.
En 1972, après avoir assigné à la franc-maçonnerie une vocation de subversion culturelle, Robert Amadou s’interrogeait : « Qui peut dire l’effet que causerait dans l’ordre maçonnique une contamination d’initiés nominaux par des initiés à l’état sauvage ? Il en sortirait peut-être de vrais initiés, capables de contaminer  la société profane et d’y introduire les ferments d’une subversion non violente au bénéfice de la vraie « loi morale » ; oui à autrui, non au refus de l’autre, homme ou culture, être ou chose ». 
 Fort d’une longue expérience de l’initiation, dans et hors le milieu maçonnique, Rémi Boyer a rédigé un manuel de cette contamination, de cette subversion non violente. 

S. C. (extrait de la préface)

vendredi 6 avril 2012

Le Testament maçonnique de Denis Labouré


D’ordinaire, le vocabulaire maçonnique réserve le mot « testament » à cet écrit, obligatoirement bref compte tenu des circonstances, que le candidat se voit contraint de rédiger, dans le cabinet de réflexion où son passage précède son initiation. Ce testament philosophique ou moral doit répondre à des questions, dont la formulation et le sens varient selon les rites, mais dont l’essentiel tient aux devoirs de l’homme et, en l’espèce, de l’initié, envers lui-même, envers les autres et envers le Grand Architecte de l’Univers. Cet acte solennel concerne la mort du vieil homme, réputé profane, et sa renaissance comme nouvel homme, réputé initié, tant il est vrai que mort et renaissance caractérisent l’initiation masculine, partout et toujours dans les sociétés traditionnelles.
Or, Denis Labouré prend ici le contre-pied de la démarche classique. En marquant son retrait définitif de toute forme sociale et de toute structure d’initiation, son Testament maçonnique, publié en 2008 et aujourd’hui réédité (Éditions spiritualité occidentale, 2012), consigne l’expérience de trente ans passés à œuvrer dans des sociétés initiatiques occidentales, dont vingt-cinq dans la franc-maçonnerie.
Le Testament maçonnique de Denis Labouré réfère donc à une mort volontaire au monde de l’initiation formelle. Il répond en quelque sorte à la définition que Voltaire donnait du testament, en laissant ce qui ne lui appartient plus. Mais c’est pour mieux servir encore l’initiation, qu’il serait dangereux, et d’ailleurs illusoire, de réduire aux formes sociales transitoires dont il lui advient de s’accommoder. Car l’initiation consiste à se rapprocher de notre Principe, selon la leçon permanente du Philosophe inconnu, qui abandonna lui-même définitivement la franc-maçonnerie, en 1790, sans jamais cesser – bien au contraire – de vivre en initié et de s’affirmer comme tel.
Des sociétés secrètes ont pour vocation de rassembler des initiés et de les aider à cheminer sur les voies initiatiques qui les rapprochent de leur Principe. Comme telles, elles sont assurément utiles, sans être pour autant indispensables. Et elles sont utiles dans la mesure où l’initiable est à même d’y accomplir efficacement ce qu’y proposent les rites, notamment maçonniques. Entre bien peu de livres, dans une littérature contemporaine souvent médiocre, ce testament inofficieux témoigne bel et bien de l’efficace de l’initiation maçonnique, sous sa forme hermétique. Il tire d’une longue expérience nourricière le meilleur d’une vie sociale initiatique, dont il goûte le fruit et lègue charitablement la substantifique moelle. 

S. C. (extrait de la préface)