Contre l’enfermement naturel auquel la
franc-maçonnerie traditionnelle ne saurait échapper, Rémi Boyer a lancé en 2006
ce manifeste, en forme de manuel, pour La
franc-maçonnerie comme voie d’éveil, essai
pour une pragmatique de l’initiation maçonnique et post-maçonnique, réédité
aujourd’hui sous le titre : La
franc-maçonnerie, une spiritualité vivante (Le Mercure Dauphinois, 2012). Un manifeste qui s’inscrit dans
un triptyque, indissociable par conséquent des deux autres volets que sont Masque, Manteau et Silence, le martinisme
comme voie d’éveil (Rafael de Surtis, 2008) et Soulever le voile d’Elias Artista, la rose-croix
comme voie d’éveil, une tradition orale (Rafael de Surtis, 2010).
S’agissant
de la franc-maçonnerie, l’heure est à la confusion, écrivait Rémi Boyer en
2006, ce que l’actualité confirme, parce que la confusion est permanente dans
le monde formel. Pourquoi la franc-maçonnerie y échapperait-elle dans ses
formes sociales variées ? Et d’autant moins qu’elle se préoccupe souvent,
à tort, des affaires du monde.
Quand la confusion règne, il faut commencer par
rétablir des vérités premières, quitte à enfoncer des portes ouvertes. Rappelons
donc que la vocation initiatique de la franc-maçonnerie exige d’abord le
respect de la loi morale. A un immense érudit, vieux maçon, homme d’honneur et
homme de Dieu, qui m’avouait préférer entre toutes les charges de la loge
l’office de second surveillant, je demandais jadis : que leur apprends-tu,
à tes apprentis ? Et, contre toute attente, le sage me répondit
gravement : « je leur apprends à être moins salaud que les
autres » ! Point d’initiation, point de société initiatique, point
d’initié hors des fondements de la loi morale, où la bienfaisance, vertu
fondamentale du maçon selon Jean-Baptiste Willermoz, notamment, est
essentielle, envers autrui comme envers soi-même. Or, l’ouverture abusive de la
maçonnerie au monde, la concurrence effrénée des obédiences et leur recrutement
outrancier ne peuvent que favoriser, comme disent les maçons, des
« comportements profanes » et la contamination du panier par les
fruits pourris. Depuis quelques lustres, les résultats de ces effets toxiques,
à tous les niveaux de l’échelle hiérarchique, souvent d’ailleurs confondue avec
l’échelle initiatique, sont patents, consternants.
Seconde vérité première : la vocation
initiatique de la maçonnerie implique aussi – qui le sait ? qui le
dit ? qui s’en soucie ? - la rupture avec les idéologies
contemporaines, à commencer par la rationalité, d’origine occidentale, qui a
désormais gagné la planète entière. Nous vivons dans le temps de l’idolâtrie de
la raison, s’indignait Karl von Eckhartshausen au siècle des Lumières.
Qu’aurait-il dit du nôtre !
Initiatique, cela signifie en effet :
place à l’imagination, l’imagination fertile et fertilisante contre la raison
mutilée et avilissante. Place à la fraternité des êtres (et tout est être) et à
la solidarité, contre la solitude, la négativité et l’agressivité qui sont le
propre du monde moderne de l’ethnocide et des chemins du vide dénoncés par
Robert Jaulin. Place à la vie, tout simplement, contre la mort. Il est vrai que
la franc-maçonnerie spéculative, comme on dit, est sociologiquement un
phénomène bourgeois. Il n’empêche que l’embourgeoisement parfois caricatural de
la maçonnerie, sa vocation travestie et son adhésion au conformisme politique et
au conservatisme marchand sont profondément anti-maçonniques, parce
qu’anti-initiatiques.
Mieux qu’une réforme, les maçons illuministes,
au fond, n’ont cessé de proposer de restaurer dans la maçonnerie « un
style d’existence en accord avec l’univers » (Robert Amadou). Or, ce style
d’existence, dans le respect des lois sociales et politiques, ne peut que
bousculer sévèrement l’ordre culturel établi. Y compris, naturellement, l’ordre
établi par la plupart des maçons eux-mêmes, au sein et en-dehors de la
maçonnerie.
Quoiqu’elle invite à la perfection, la
maçonnerie reste une école succursale (Pierre de Joux), parce qu’elle
appartient à un genre d’ordre qui n’est pas celui des initiés accomplis.
Ceux-ci sont rassemblés à jamais dans l’Eglise intérieure (Lopoukhine et Eckhartshausen),
qui est aussi la Société
informelle et intemporelle, toute spirituelle (par conséquent sans local, sans
cérémonie, sans assemblée) et toute intérieure, des Indépendants ou des
Solitaires (Louis-Claude de Saint-Martin), qui sont aussi les silencieux et les
invisibles, voire les initiés à l’état sauvage.
En 1972, après avoir assigné à la
franc-maçonnerie une vocation de subversion culturelle, Robert Amadou
s’interrogeait : « Qui peut dire l’effet que causerait dans l’ordre
maçonnique une contamination d’initiés nominaux par des initiés à l’état
sauvage ? Il en sortirait peut-être de vrais initiés, capables de
contaminer la société profane et d’y
introduire les ferments d’une subversion non violente au bénéfice de la vraie
« loi morale » ; oui à autrui, non au refus de l’autre, homme ou
culture, être ou chose ».
Fort d’une
longue expérience de l’initiation, dans et hors le milieu maçonnique, Rémi Boyer
a rédigé un manuel de cette contamination, de cette subversion non violente.
S. C. (extrait de la préface)